BONNES PRATIQUES DU PROGRAMME ACPCULTURES+: CRISTO REY, LONG METRAGE DE LETICIA TONOS

Printer Friendly and PDF

BONNES PRATIQUES du programme acpcultures+ : CRISTO REY, long métrage de LETICIA TONOS

La synergie entre les Caraïbes et l’Union européenne est capitale pour soutenir un cinéma national de qualité

Le 23 septembre 2013, un événement peu commun s'est produit en République dominicaine. Dans une décision considérée dans toute la Caraïbe, et au-delà, comme une catastrophe pour les droits de l'homme, la cour constitutionnelle du pays avait voté la dénationalisation de toutes les personnes d'origine haïtienne nées en République dominicaine après 1929. Tous les citoyens nés après cette année, sans au moins un parent de sang dominicain, ont été déclarés rétroactivement apatrides.

En septembre de la même année, un autre événement important pour la République dominicaine a eu lieu, lié de manière indirecte à la décision du tribunal. Cristo Rey, le deuxième long métrage écrit et réalisé par la cinéaste de renommée mondiale Leticia Tonos, a eu sa première mondiale au prestigieux Festival international du film de Toronto.

Leticia Tonos n'est pas une réalisatrice parmi d'autres. Première femme dominicaine à réaliser un long-métrage, La Hija natural, c'est aussi quelqu'un d'engagé qui a réalisé plusieurs films pour diverses organisations à but non lucratif.

Cristo Rey suit l’histoire de deux jeunes gens amoureux: Janvier, qui est de sang mixte haïtien et dominicain, et Jocelyn, une dominicaine. Janvier et Jocelyn vivent dans le quartier Cristo Rey (le Christ Rédempteur), où la discrimination et le harcèlement policier sont monnaie courante pour la population haïtienne ou d’origine haïtienne.

À la question de savoir pourquoi elle a choisi un tel sujet, Leticia Tonos répond qu’Haïti fait partie de la société dominicaine depuis toujours. « Quoi qu'il arrive là-bas, nous le sentons ici, c'est un fait », explique-t-elle. « Contrairement à ce que la plupart des gens peuvent penser, notre relation avec Haïti n'a pas toujours été conflictuelle, il y a beaucoup d'aspects qu’il faut prendre en compte. En tant que cinéaste, j'ai toujours été un peu obsédé par l'exploration de notre identité, ce qui nous fait cette chose que nous appelons «dominicaine». Pour trouver la réponse à cette question, il est impossible de laisser de côté Haïti », conclut-t-elle.

Selon la réalisatrice, « l’apport du Programme ACPCultures+ n’a pas représenté uniquement  en un soutien financier important, il fournit aussi un soutien institutionnel qui permet aux institutions gouvernementales de voir le projet avec un potentiel différent. C'est crucial pour le développement de notre industrie. ACPCultures+ devient un élément de motivation pour le gouvernement dominicain à soutenir des films qui traitent vraiment des questions sociales », explique Tonos.

 

« Ma carrière en tant que réalisatrice a véritablement pris une autre dimension grâce au film et au financement d’ACPCultures+. Mais c’est le cas pour la plupart des personnes qui ont travaillé sur le projet, une centaine d’artistes et techniciens. Le fait que le film ait été sélectionné au Festival de Toronto, le 3ème festival à niveau mondial, a donné à toute l’équipe une visibilité énorme. La présence au festival nous a permis de vendre le film à beaucoup de télévisions et plateformes VOD », confie la réalisatrice.

Tout au long de la mise en œuvre du projet, il y a eu une très bonne interaction entre le Centre du Cinéma dominicain (DGCINE) et la production. Le Centre du Cinéma a fait un travail de soutien et de promotion du film, notamment auprès du festival  de  Cannes.  Il  est  à  noter  que  pour  la  première  année, grâce au film, une délégation de la DGCINE était présente à Cannes en 2013.

Le film a eu un impact indéniable sur la l’industrie locale. Les producteurs on fait le choix de valoriser et soutenir les nouvelles structures de postproduction à Saint Domingue, en choisissant de faire l’étalonnage et le mixage en République dominicaine et non en France, comme initialement prévu.

Outre à former du personnel local, la réalisation de la post-production en République dominicaine a permis à la réalisatrice de mieux suivre la finalisation du film. Le producteur délégué français, Sergio Gobbi, est resté plus longtemps sur place pour prendre les décisions artistiques qui s’imposaient en accord avec la réalisatrice, surtout au niveau du montage image.

Outre à la République dominicaine, le film a  été  tourné également en Haïti, et l’intégralité de la postproduction a été faite à Saint Domingue. Le projet a donc bénéficié à la population locale (figurants, service de sécurité interne au barrio, location de tous les décors au sein du barrio) à tous les techniciens, comédiens dominicains et haïtiens engagés par la production.

Le film a également été bénéfique en termes de formation des techniciens « tournage ». « Un certain nombre de techniciens avaient déjà été engagés sur  notre  précédente  production  française  Affaires étrangères tournée en République dominicaine », rappelle la productrice française Elisabeth Bocquet. « Ces derniers ayant peu d’expérience d’un  tournage  classique  et  professionnel  ont  bénéficié  du  savoir-faire antérieur pour se professionnaliser sur Cristo Rey », souligne-t-elle.

L’action a bénéficié à tous les prestataires locaux : loueurs de matériel, studios d’enregistrement, laboratoire, prestataires divers, tel que la cantine, la location de voitures…

Ce film a légitimé de manière définitive le professionnalisme et le savoir-faire cinématographique des partenaires, notamment la société Linea Espiral et la société CID auprès de la DGCINE.

 « L’action, au vu de ses résultats, confirme indéniablement que la synergie entre les Caraïbes et l’Union européenne est capitale pour soutenir un cinéma national de qualité qui se distingue des telenovelas qui auraient tendance à couvrir les marchés des pays ACP et notamment les Caraïbes. La formation donnée aux équipes techniques locales porte ses fruits et un vrai savoir-faire cinématographique des techniciens et comédiens se met en place dans les caraïbes. Professionnalisation   des   équipes,   équipements cinématographiques   en croissance, tout cela pérennise et autonomise un cinéma local des Caraïbes », confie Elisabeth Bocquet.

Questionné sur les leçons apprises lors de la mise en œuvre du projet, Leticia Tonos répond qu’il y a plusieurs éléments positifs et qui pourraient servir d'exemples pour d'autres opérateurs culturels.

Selon Tonos, « il faut avant tout prendre vraiment le temps et s’efforcer de bien développer le projet. Lorsque vous n'avez pas assez d'argent, le temps peut être votre meilleur allié. Le financement est un élément clé, mais ce n'est pas le seul aspect qui compte. Il faut développer longuement le scénario, enquêter sur la législation et la réglementation relative au cinéma dans chaque pays », explique-t-elle.

Il faut ensuite étudier avec soin la force de chacun des coproducteurs et concevoir le plan de travail en fonction de cela. « Il est essentiel que chaque partie s’engage à opérer selon des normes hautement professionnelles, notamment en ce qui concerne l’échange d’informations. Même si votre budget n’est pas très élevé, avec les nouvelles technologies et des instruments de gestion de projet efficaces, vous pouvez économiser beaucoup d’argent et de temps », explique la réalisatrice dominicaine.

Qu’est qui aurait pu mieux fonctionner ? « Sans doute la distribution à l’international » explique Tonos. « Le film a été sélectionné au Festival de Toronto en septembre 2013 et a été distribué en République dominicaine et aux Caraïbes en décembre de la même année par le distributeur et exploitant Patrick Mallegol de la société CARIBBEAN CINEMAS. Cet exploitant possède environ 60 % du parc de salles cinéma en République dominicaine et couvre également Porto Rico et les Îles des Caraïbes. En France, le film est sorti en janvier 2014 a attiré moins de spectateurs que prévu. À l’international, nous avons clairement été victimes de la faillite de notre partenaire et coproducteur français, les Films de l’Astre. Pour cela, je dirais qu’il est important pour les producteurs ACP de rester maîtres, autant que possible, de la distribution du film, pour maximiser les remontés de recettes. Notre agent de vente a eu tendence à présenter le film dans des festival de genre, ce qui est une erreur. Un film d’art et essai ACP peut avoir une durée de vie très longue, se présenter sur plusieurs festivals et sortir dans plusieurs territoires de manière différée. Il n’est pas nécessaire, pour des films à petit budget, de sortir simultanément sur de nombreux écrans. Une seule date de sortie n’est pas nécessairement la meilleure solution. Avoir le contrôle de la distribution et des ventes, permet aux films à petit budget de s’offrir une seconde vie dans plusieurs pays. Pour le futur, je pense qu'il est important de penser avant tout au marché et puis à l'histoire », souligne Leticia Tonos.

Plus de bonnes pratiques ICI

23 décembre 2016
© copyright 2012 : ECO3 S.P.R.L. - webmaster@acpculturesplus.eu