LA MUSIQUE ET LA PEINTURE, UNE THÉRAPIE PAR L'ART

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ART AFRICA a eu la chance de s'entretenir avec Daniel Stompie Selibe avant l'ouverture du Cape Town Art Fair 2017, afin de parler de ses œuvres qui seront exposées à la Candice Berman Fine Art Gallery, stand D8. 

ART AFRICA : Vous êtes né en 1974 à Soweto. Tout le monde sait que cette ville possède une histoire musicale très riche. De quelle manière cet environnement a-t-il orienté votre travail ?

Stompie Selibe : Durant mon enfance à Soweto dans les années 80, j'ai assisté à la destruction de mon peuple. Pourtant, en parallèle, j'ai aussi vu la richesse et la force que nous possédions. Nous étions tous très proches, reliés par un vrai sentiment de communauté et par l'art, en dépit des circonstances. Nous nous poussions à enrichir nos objectifs personnels. Si quelqu'un se découvrait un talent, on l'encourageait, peu importe les opportunités. Nous étions mus par l'intégrité, la dignité et la capacité à développer une conscience propre, soutenus par cette identité commune que nous partagions.

Notre idée à l'époque, avec le mouvement anti-apartheid, était de faire bouger les choses, d'aider les jeunes, les femmes et les jeunes filles. Nous étions fiers de ce que nous faisions. J'ai appris, et éprouvé personnellement, l'importance de donner, toujours. J'ai développé une forte perception du monde qui m'entoure, de la nécessité de donner une voix aux expériences de la vie. J'ai aussi mesuré comme il est remarquable de vivre dans un monde multiculturel où toutes les ethnicités sont représentées, comme il est important de cultiver ce monde, d'y contribuer, de l'accepter totalement. C'est à Soweto que j'ai commencé à explorer la question de notre identité, d'un point de vue ethnique et culturel, et de notre engagement en tant que pays démocratique. C'est une question qui me passionne encore aujourd'hui.

Je tire surtout mes influences des musiciens de mon pays, Stompie Manana et Denis Nene. Ils ont été - et sont toujours - de véritables mentors pour moi. J'ai beaucoup appris auprès d'eux, à explorer la musique, l'art et la démocratie.

J'ai cru comprendre que vous aviez passé une partie de l'année 1998 à effectuer des enregistrements sur le terrain, en Namibie, en Angola, à Cuba et en Belgique. Pourriez-vous nous en dire plus ? Qu'avez-vous enregistré, et dans quel but ?

Mon ami Bie Venter m'a présenté au conservateur de musée Fernando Alvim, puis au musicien Victor Gama. À l'époque, Fernando et Victor parcouraient le monde, brandissant leur musique contre la violence et les conflits. Ils s'intéressaient plus particulièrement à Cuba, la Namibie, l'Afrique du Sud et l'Angola. Nous avons effectué ensemble une tournée de 4 ou 5 mois, passés à étudier la musique et à la partager. Puis nous avons enregistré un album en Belgique. C'était la première fois que je voyageais hors de l'Afrique du Sud, en 1998, quatre ans après nos premières élections. Ce qui m'a le plus touché, c'est de voir à quel point la musique est un langage puissant : elle peut soigner, rassembler les gens et nous donner les clés pour une meilleure communication.

Faites-vous une distinction entre la musique et l'art visuel en tant que modes d'expression ?

Quand on joue de la musique, on joue quelque chose de structuré, qui a un début et une fin, qui peut être mis sur papier. La musique peut être thérapeutique, expérimentale ou bien expressive, elle peut faire ressortir des émotions et des expériences, et donner forme à des pensées insoupçonnées.

Sur certains points, l'art visuel est assez semblable. Quand on apprend à créer de l'art, on y met également une certaine structure : l'art prend une certaine forme, une texture, une perspective. On teste des choses pour créer des images. L'art révèle aussi des émotions profondes, il aide à faire naître de nouvelles idées. Musique et art visuel fonctionnent très bien ensemble. Dans mon travail, ils m'aident à développer toutes sortes de mélodies et de phrases, que ce soit musicalement ou visuellement. Les deux sont liés. Ensemble, ils offrent une autre manière de voir et de vivre les choses : grâce à eux, on peut tout mélanger, tout démêler, remettre de nouveau le bazar, et de là, créer des images ou des sons qui ont du sens.

Vous avez décrit votre façon de travailler comme impulsive, presque thérapeutique. Sans parler de l'acte de peindre en lui-même, quelle est votre relation avec la matière ? Comment, par exemple, choisissez-vous vos couleurs ?

En art comme en musique, ma méthode c'est l'improvisation. Pour choisir mes couleurs, je me base sur une sensation, une inspiration, sur mon envie de jouer, d'être stimulé par ce que je crée, ce à quoi j'ai envie de réagir. Dans cette mesure, on peut dire que mon art est thérapeutique, car je crée et j'efface, je voyage à travers la carte d'émotions de mon être intérieur, de la personne que je suis au sein de mon peuple, de l'Afrique du Sud, et du monde.

En 2001, vous avez suivi une formation en art-thérapie au Therapy Centre de Johannesbourg. Quand vous en parlez, vous mentionnez la nécessité de ne pas s'imposer, de trouver un juste milieu : « Il est important de ne pas donner de conseils, de ne pas interrompre ou d'essayer de corriger. » Pouvez-vous développer cette pensée à partir de votre propre expérience en tant qu'artiste ?

Je me suis forgé autour de plusieurs principes de l'art-thérapie et d'autres méthodes. Nous avons tous une expérience différente de la vie, nous ne vivons pas au même endroit, ni dans les mêmes circonstances. En Afrique du Sud, nous sommes en passe de construire une nouvelle nation, c'est pour moi un point essentiel de mon développement. M'engager à renforcer les liens entre les gens, les aider à grandir et à se développer, à s'exprimer et découvrir leur propre créativité, cela fait partie de ma vie depuis mon adolescence. J'ai travaillé auprès de familles séropositives, auprès de jeunes, de réfugiés, de femmes en milieu rural et de personnes qui luttent pour découvrir qui elles sont et trouver leur place dans ce monde. J'ai travaillé avec la prison de Constitution Hill, l'ONG Nkosi’s Haven et l'école de cinéma Big Fish, en m'efforçant de fournir les outils pour que chacun développe sa propre vie. Permettre aux gens de s'exprimer en tant qu'êtres créatifs de ce monde est selon moi essentiel, et contribue à la construction de notre nation. Construire est un acte créatif, nous avons donc tous besoin des outils qui nous aideront en même temps à créer et à cicatriser. Créer de l'art et bâtir notre nation, ce n'est pas si différent. Les deux exigent d'être attentif, de se donner, de collaborer et d'explorer tous ensemble.

Vous avez déclaré que quand « on joue avec les sons et les visions, on évolue au sein du soi sacré... On s'engage dans une transaction sacrée dont on sait peu de choses, dont on reconnaît l'ombre, mais dont on ignore la forme. » Est-il plus important pour vous de comprendre cette forme, ou est-ce la transaction en elle-même qui compte, d'y prendre part ?

Mon processus créatif, que ce soit dans la musique ou toute autre forme d'art, est fait d'apprentissages, d'expérimentations, de réactions aux problématiques actuelles et du désir de contribuer, de participer. À mes yeux, créer des images c'est contribuer au changement. Cela nous rassemble en tant que Sud-Africains, nous pousse à explorer les liens qui nous unissent en tant que bâtisseurs de notre nation, avec un passé commun. Mon art puise dans mes sensibilités émotionnelles, spirituelles et politiques, tout autant que dans mon engagement pour le développement de mon pays. Être un artiste est pour moi l'occasion d'explorer les innombrables voix, perspectives et histoires qui font autant partie de moi que de l'Afrique du Sud. En tant qu'artiste, j'ai eu la chance d'observer comment d'autres
pays font face à des défis semblables aux nôtres, comment les gens façonnent leur monde et sont façonnés par lui, et comment il nous faut chercher des moyens pour mieux vivre ensemble.

J'aime créer des œuvres qui encouragent à se questionner sur tout, à voyager, à sortir de sa zone de confort et à repousser ses limites, à rencontrer des gens différents et à apprendre d'eux. C'est ainsi que nous pourrons créer quelque chose de nouveau.

Travailler avec Candice Berman dans sa galerie et participer au Cape Town Art Fair représente une superbe opportunité de faire cette expérience auprès de nouvelles personnes, d'apprendre à nous connaître réellement, de manière créative et innovante.

21 février 2017
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